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Interview de la présidente du site Anorcri pour le magazine "Les pasionarias"
L'anorexie au delà de l'adolescence...
Au delà du simple "trouble de l'image de soi" tant véhiculé par les médias, les troubles du comportement alimentaire restent un fléau, désarmant familles et malades. Car c’est une maladie. Ce symptôme d'un mal être latent surgit de multiples causes, et trop souvent est associé aux divers régimes qui fleurissent avant l'été ou aux "images des mannequins qui complexeraient les adolescentes".
Ce n'est hélas pas le cas, il ne suffit pas de remanger pour cesser d'être malade! Les racines sont profondes et il est difficile d'en déterminer les causes. Partout on parle de ces adolescentes qui frôlent la mort par leur poids, mais d'autres sont oubliées: des femmes plus âgées, des hommes et aussi des mamans. L'anorexique n'est pas la jeune ado des médias! Et comment être une mère aimante lorsque l'image de soi est faussée par un passé d'anorexique-boulimique?
Pour cela, Claire Berthelemy a rencontré Christelle Ettenhuber, jeune maman de trois enfants et mariée, créatrice du forum Anocri, dédié aux troubles alimentaires. Elle nous raconte avec pudeur, mais avec honnêteté, son quotidien.
Christelle, dans votre parcours, vous avez eu des hauts, des bas, mais, vous êtes vous toujours sentie investie dans votre rôle de maman?
Je voulais juste dire qu‘on ne peut pas se mettre dans un rôle de maman. C’est un sentiment étrange que de devenir maman en suivant toutes sortes d‘étapes de la conception à l’accouchement et tout le quotidien après la naissance. Une vie qui naît implique nécessairement des vies qui changent.
Les troubles du comportement alimentaire affaiblissent beaucoup le corps et l'esprit, on le sait. Mais globalement avez-vous toujours été maman avant tout?
Je le pense en tout cas (sans chercher à me rassurer) . Les problèmes posés par la maladie ne m’ont pas empêché d’être mère, d’être une maman avec son cœur, ses intuitions, ses envies et ses angoisses.
Alors que signifie l’expression « maman avant tout ».
Si c’est pour savoir si j’étais une bonne ou mauvaise mère, j’ai toujours souffert de la culpabilité provoqué par ces accusations (même silencieuses) , ces regards de mère mauvaise que me renvoyaient les autres alors que j’étais convaincue au plus profond de moi d’être une bonne mère.
Si c’est pour savoir si je plaçais mes enfants avant tout , y compris avant la maladie, j’ai envie de demander à toutes ces femmes malades si elles peuvent laisser de côté leurs souffrances pour ne consacrer qu’un cœur léger et dégagé à leurs enfants.
Alors oui, j’ai été et je suis une mère, mais aussi une épouse et toujours une femme. S’il est difficile en temps normal de trouver un équilibre entre ces 3 conditions d’une vie de femme, c’est encore moins évident lorsqu’on est rongé par un trouble obsessionnel qui vous condamne à dépérir lentement. Et dans les périodes de plus grandes souffrances, c’est toujours à ceux que j’aime que j’ai pensé… Et je savais malgré toutes les douleurs et désirs contradictoires provoqués par cette maladie que j’avais autant besoin d’eux qu’ils avaient besoin de moi.
Au pire de la maladie, comment gériez-vous le quotidien familial?
Avec du recul, je crois que le souci de l’exigence, l’exigence de la perfection, la perfection qui ne pouvait passer que par une indispensable maîtrise de tout ont été une source inépuisable de frustration et de culpabilité.
Vous venez d'accoucher, donc, d'un petit garçon. Peut-on dire que ce fut un moyen de continuer encore plus vite et de façon plus stable la guérison?
Sûrement pas !
Un enfant ne se conçoit pas comme un remède à une quelconque maladie.
Différents médecins m’avaient dit qu’une maternité serait a guérison, la fin de l’anorexie… Et, du coup, je crois bien que j’ai aussi voulu le croire.
Mais c’est justement oublier les ressorts et les effets de cette maladie.
Comment interpréter le sentiment que l’on peut ressentir lorsqu’un enfant a attrapé un rhume simplement du fait d’un coup de froid, d’un courant d’air, d’une proximité contagieuse. Ce qui peut paraître juste gênant pour les uns se transforme en sentiment de culpabilité devant un état de santé normalement peu préoccupant.
Sans oublier la crainte d’une aggravation de l’état de santé, d’une bronchiolite par exemple. Ce qui est à surveiller chez les uns devient des jours et des nuits de cauchemars : percevoir les signes d’amélioration ou de dégradation de son état physique avec une angoisse permanente dont on cherche à se défaire par divers moyens, y compris par des moyens alimentaires. Une inquiétude banale chez les uns s’amplifie souvent à la puissance mille dès lors que se réveille un des engrenages de cette maladie.
Alors non, avoir des enfants n’est sûrement pas la route à emprunter pour commencer ou même continuer une guérison.
Lorsque mes enfants me regardent, leurs yeux se posent sur une mère qui les aime. Je n’ai jamais vu dans mes enfants des médecins ou des thérapeutes en couches.
Quelle mère serais-je alors à faire porter une si lourde responsabilité sur des épaules si fragiles ? Quelle mère serais-je à attendre d’eux qu’ils me guérissent par leur présence et leur vie alors qu’ils n’ont rien demandé ?
Cela vous-a-t-il permis de réaliser que vos enfants et votre famille représentaient bien plus que la maladie?
Je n’avais jamais pensé qu’une maladie, quelle qu’elle soit, puisse représenter davantage que ses enfants ou sa famille.
On m’a souvent adressé des reproches en ce sens. Comme si je pouvais choisir entre mes enfants ou une maladie , une obsession de mon poids. On n’oserait pas reprocher à une mère souffrant d’un cancer qu’elle n’arrive pas à assumer pleinement toutes les situations du quotidien.
Comme je l’ai dit, certaines réflexions ou certains silences tout aussi pénibles m’ont souvent amené à penser que les autres s’imaginaient que j’avais fait un choix alors que je ne faisais que de mon mieux pour mes enfants, ma famille.
Est-ce qu'on peut parler de « pas franchi », comme femme guérie et maman comblée?
Sacha est notre troisième enfant… Cela voudrait-il dire que les deux premiers ont « raté » ? C’est affreux d’y penser !
Suis-je une femme guérie ? Franchement, je ne le sais pas. Je sais juste que cet enfant, je l’ai désiré et attendu. La grossesse fut difficile (des troubles cardiaques m’ont contraint à passer 6 mois allongés). La naissance, après un merveilleux accouchement, s’est assombrie par une semaine de néo-natalogie.
Il y avait dans cette expérience plus de raisons de basculer dans l’angoisse dévorante que dans la naissance de nos premiers enfants. Et cela n’a pas été le cas. Je ne sais pas si l’anorexie est une maladie rémissive. Je sais juste que pour l’instant, ça va et que je me sens fière de m’en sortir ou de me sentir ainsi.
Mère comblée… Cela aide beaucoup… Mais ce n’est qu’une aide qui vient en plus . Le processus d’amélioration est donc venu bien avant.
Lors de vos précédentes grossesses, vous étiez certes plus faible, mais psychologiquement votre état d'esprit était-il différent de votre dernière?
(explications: en gros, est-ce que malgré ta faiblesse de l'époque, tu avais conscience de devenir maman?)
Oui, cet état d’esprit est différent à chaque grossesse, à chaque naissance… Cela peut paraître stupide de le répéter, mais deux, trois grossesses ne se vivent pas de la même manière. Pour notre premier enfant, c’était un saut dans le vide, une aventure désirée, nouvelle mais tellement angoissante... Pour notre second enfant, née après un délai de 15 mois, c’était le sentiment fréquent de ne pas suivre, de ne pas pouvoir profiter d’eux… C’est aussi dans cette période que la maladie a atteint un paroxysme. 6 années se sont écoulées avant l’arrivée du petit dernier. Si les expériences nous ont changé, le désir de vivre une nouvelle maternité est toujours resté intact.
Avez-vous quelques conseils à donner aux futures mamans quant aux modifications de leur corps qui accompagne la grossesse?
Essayer d’accepter que le corps évolue et en parler -si c’est possible- avec le médecin qui suit la grossesse, de lui faire comprendre le plus tôt et le fermement possible que votre réflexe d’anorexique peut rendre difficile la prise de poids et qu’il devra éviter les allusions ou les reproches qui seront alors vécus comme des critiques vexantes et humiliantes.
Et à celles qui souffrent et qui sont déjà maman, après un répit plus ou moins long face à la maladie?"
Ne pas hésiter à se faire aider pour pouvoir souffler et surtout pour s’occuper de soi. Un enfant est une éponge qui ne comprend pas certaines de nos émotions… Une maman capable de se reposer et de se réconcilier (même brièvement) avec elle-même apportera beaucoup plus d’intensité dans des moments de bonheur…
Merci à Claire
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